Chapitre 3 JE VIS ICI
Isla
J’ai composé le numéro du shérif, puis j’ai raccroché avant même que l’appel n’aboutisse.
Je devrais le dénoncer. Ce que Ryder avait fait était un crime. Une effraction, tout simplement.
Mais…
Ma mère allait bientôt épouser son père.
C’était la vérité, même si je détestais y penser, parce que cela suggérait qu’un homme pareil et moi pourrions être rangés dans la même catégorie : la famille.
J’ai recomposé le numéro et j’ai laissé sonner deux fois avant de raccrocher.
C’était un alpha, et la hiérarchie occupait une place énorme dans nos vies de métamorphes.
Mais si les alphas avaient le droit de faire tout ce qu’ils voulaient, alors il n’y avait aucune raison que des lois existent, me suis-je raisonné.
Sauf que, cette fois, je n’ai pas essayé de rappeler le shérif. Inutile de me mentir et de faire comme si j’étais capable d’aller jusqu’au bout et de dénoncer mon futur demi-frère. Et ce n’était même pas à cause des excuses que je m’étais répétées dans ma tête.
La vérité, c’est que moi, Isla Adam, j’étais une fille qu’on bouscule. Ou, plus clairement, une lâche.
Il était passé midi quand j’ai enfin jugé assez prudent de rentrer à la maison.
C’était ridicule d’avoir attendu dans ma voiture, devant chez moi, pour laisser de l’intimité à un criminel qui avait commis une effraction.
Mais, juste pour cette fois, j’allais détourner le regard.
Il ne s’attendait sûrement pas à se faire prendre. Il avait dû être humilié d’être découvert le pantalon baissé — au sens propre comme au figuré.
Et puisqu’il allait bientôt faire partie de la famille, je rentrerais, je changerais les serrures et j’oublierais que tout cela était arrivé.
Décision prise, je me suis sentie plus calme en remontant vers la maison.
Mon téléphone a sonné au moment où j’ai posé le pied sur le perron, et j’ai décroché.
C’était le shérif Goodman.
C’était un bêta qui se tenait à l’écart de la politique de la meute pour éviter tout conflit d’intérêts, mais il était apprécié et respecté.
J’avais décroché pour lui dire que je m’étais trompée en appelant quand j’ai entendu des bruits.
Ma maison n’était pas vide, comme je m’y attendais.
J’ai raccroché après une excuse rapide, puis j’ai suivi le son jusqu’à la cuisine, avec hésitation.
Avant que je parte à l’école, maman avait prévu d’ajouter quelques éléments modernes à la pièce, et, à en juger par l’îlot de cuisine élégant et les nouveaux placards impeccablement vernis, elle avait réussi à le faire avant d’être emportée par son futur mari.
Mais ce n’était pas ça qui m’avait coupé la parole.
C’était l’homme dans la cuisine qui, à présent debout, était plus grand que je ne l’avais imaginé.
Facilement plus d’un mètre quatre-vingt-quinze. Avec mon mètre soixante, il me dominait.
Il était intimidant.
Et ça n’aidait pas qu’il soit à moitié nu.
Un jogging gris lui tombait bas sur les hanches, manifestement enfilé à la va-vite puisque le cordon pendait encore, non noué.
Son torse nu semblait taillé dans la pierre.
Épaules larges. Abdos dessinés. Des veines courant le long d’avant-bras puissants.
J’ai soudain compris pourquoi certaines filles sacrifiaient leur sommeil juste pour espionner des garçons à moitié nus pendant l’entraînement d’athlétisme à l’académie.
Et puis il y avait l’encre que j’avais aperçue plus tôt.
D’aussi près, je distinguais enfin le tatouage. Il partait du flanc, s’étirait sur ses côtes avant de descendre le long de son bras. C’était un oiseau figé en plein vol, les ailes déployées sur sa peau hâlée.
C’était magnifique.
Et je le fixais…
Et maintenant, lui me fixait aussi, un sourcil tranchant comme une entaille sombre.
Je me suis retournée si vite que j’en ai eu la tête qui tournait. Mes joues se sont embrasées de honte.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » ai-je réussi à articuler, la tête toujours détournée. « Et où sont tes vêtements ? »
« Choisis une question », a-t-il dit d’un ton traînant, nonchalant. « J’ai faim, c’est évident, et je me fais des céréales. J’espère que tu sais cuisiner ? »
« Hein… » J’ai risqué un coup d’œil par-dessus mon épaule. Son tee-shirt était toujours absent, alors j’ai aussitôt caché mon visage dans mes mains.
« Pourquoi tu ne rentres pas chez toi ? » ai-je demandé, en écartant volontairement deux doigts pour pouvoir risquer un autre regard.
« Qu’est-ce que tu veux dire, rentrer à la maison ? » demanda-t-il en sortant une brique de lait du frigo. Bio. Ça ne ressemblait vraiment pas à ce que ma mère achèterait.
Ce qui voulait dire…
« J’habite ici », ajouta-t-il, confirmant mes pires craintes.
« Comment tu peux… » balbutiai-je. « C’est illégal. Tu ne peux pas vivre ici, c’est moi qui vis ici ! »
Il haussa les épaules. « On pourrait vivre ensemble. »
« Vivre ensemble… » bredouillai-je, puis je laissai retomber mes mains devant l’absurdité de ses mots, l’embarras oublié.
Je ne pouvais pas vivre avec un mâle auquel je n’étais pas liée. C’était du jamais-vu. Les mâles et les femelles non liés restaient séparés jusqu’à trouver leurs partenaires.
Et lui osait hausser les épaules en me suggérant que moi, une femelle non liée, je vive avec lui ?
« Il va falloir apprendre à partager, Pip. Ta mère ne t’a pas dit qu’on allait être frère et sœur ? » Il bâilla. « Tes jours à tout monopoliser en enfant unique sont finis. »
« Pip ? » couinai-je, en ignorant délibérément le reste de sa phrase.
Je n’allais pas considérer ce… ce brute comme mon frère !
« Peeping tom. Tu ressembles pas du tout à un tom, alors j’ai décidé de rendre ça mignon. De rien. »
Il s’était assis sur le tabouret près du plan de travail et mangeait maintenant, tout en me parlant d’un ton détendu, comme si on était amis.
« Peeping tom ? » m’écriai-je. « Tu étais dans la chambre de ma mère, avec cette femme, et tu étais derrière elle et… »
« Ça t’intriguait », m’interrompit-il.
Encore ce foutu haussement d’épaules. Je serrai les poings le long de mon corps.
Il ajouta, avec légèreté : « Certains aiment regarder. »
« Tu vas partir, maintenant… » dis-je, sans être sûre de pouvoir supporter un mot de plus sorti de sa bouche. Ma voix tremblait, même quand j’essayais d’y mettre tout le courage qui me manquait pour la suite. « Sinon… »
« Sinon ? » répéta-t-il, l’air blasé.
« Je le dirai à l’alpha. Et j’ai reconnu cette femme. Je l’avais déjà vue… plutôt sentie. C’est la femme d’un des anciens du conseil. Je… je verrai son mari… »
Il bougea si vite que, même en tant que louve métamorphe, je distinguai à peine ce qui se passait. Ça devrait être impossible, et pourtant : une seconde plus tôt, il était à l’autre bout de la cuisine, en train de manger ses céréales.
La suivante, sa main était refermée autour de ma gorge, me plaquant contre le plan de travail.
Un couinement humiliant m’échappa.
« Je crois que tu ne comprends pas ce qui se passe ici, petite Pip. » Sa voix était terriblement calme, râpeuse, comme chargée d’un grondement. « Je ne reste dans ce trou que parce que ta mère a transformé ma maison en petit nid d’amour étouffant. »
Son étreinte se resserra. Mes yeux s’écarquillèrent tandis que je m’étouffais sur rien.
« Non seulement je trouve que ta maison est un substitut minable, mais en plus, je n’ai pas signé pour une petite langue de vipère », gronda-t-il, une veine battant à sa tempe.
« Alors tu peux soit fermer ta putain de gueule et partager, comme je te l’ai conseillé, soit aller vivre avec ta mère et profiter du train de vie amélioré qu’elle s’est donné tant de mal à t’offrir. » Il marqua une pause. « Mais si j’entends parler de qui était dans mon lit par qui que ce soit… » Ses yeux glissèrent lentement sur mon corps, délibérément, et j’agrippai le bord du plan de travail derrière moi tandis que mes genoux menaçaient de céder.
Son regard avait la froideur d’une glace qui me rampait le long de l’échine. « Je mettrai fin au petit conte de fées de ta mère. Et je pourrais bien prendre du plaisir à le faire. » Il se frotta la mâchoire d’un air pensif, sans quitter ma poitrine des yeux. « Ne me mets pas des idées en tête, Pip. »
Quand je fus sûre que j’allais mourir d’étouffement, il me relâcha et fit glisser nonchalamment un billet de cent dollars sur le plan de travail.
« Maintenant, va acheter quelque chose que tu pourras nous cuisiner, colocataire. Je crève de faim. »
Puis il s’éloigna.
J’attendis de ne plus l’entendre avant de laisser mes genoux fléchissants céder complètement. Je glissai jusqu’au sol.
Cet été allait être un cauchemar.
