Chapitre 1 Parfum
Caiden
« Je n’arrive pas à croire que j’aie fait tout ce chemin pour rendre visite à mon frère et qu’il m’envoie en patrouille comme un putain de guerrier de base ! » je râle auprès de mon Bêta, Aiden. Sérieusement : mon petit frère, Gregor, prend la tête de la meute d’un cousin éloigné — un énorme connard qui massacrait des omégas — et, soudain, on s’attend à ce que je débarque ici et que je bosse pour lui ? Je suis l’Alpha de notre meute d’origine, la plus grande foutue meute du pays, Silver Crescent, et me voilà à faire le tour des limites ?
« Détends-toi, frérot. Ça fait plus d’un an qu’il dirige cette meute et c’est la première fois que tu viens. Il t’a littéralement dit qu’il voulait ton avis sur le périmètre, pour voir s’il n’a pas laissé un point faible. Tu sais très bien que ce n’est pas “faire une patrouille”, tu dramatises plus que ma compagne », répond-il en levant les yeux au ciel.
« Courtney est la personne la plus dramatique que j’aie jamais rencontrée, alors c’est qui, le dramatique, là ?! » je lui crache.
Putain, c’est une dispute vraiment stupide… mais il n’a pas tort. Cela dit, d’après tout ce qu’on raconte, Gregor fait un boulot remarquable pour reconstruire la meute et sa réputation ; je ne pense pas qu’il ait besoin de mon aide ni de mon avis. Je ne connais pas ce territoire ni les jeux politiques du Nord-Ouest Pacifique. Moi, je suis plutôt un gars de la côte Est, de toute façon. J’ai entendu dire qu’il renégociait des traités de paix avec plusieurs meutes voisines. Il a un rendez-vous avec un nouvel Alpha voisin, qui a pris la tête à peu près au même moment que lui. Apparemment, ses parents sont morts dans la même attaque que celle qui a décimé notre cousin. On lui a collé la responsabilité sur les épaules très tôt. Personne ne connaît cet Alpha ni ne sait à quoi s’attendre. Sa meute a l’air stable, pourtant, et il semble apprécié, même si aucun étranger ne l’a rencontré. J’imagine que ce sera sa grande entrée en scène : une réunion pour un traité de paix… passionnant.
On a tous été choqués quand Gregor a été choisi comme successeur. Mais, au fond, ça se tenait : il avait sans doute le plus d’expérience, puisqu’il avait été formé toute sa vie pour devenir mon Bêta. Il était assez proche dans la lignée pour que personne ne conteste, mais suffisamment éloigné pour ne pas être influencé par ces salauds. À vrai dire, on n’avait même pas réalisé qu’on était cousins ; mon père avait coupé les ponts avec sa sœur et son compagnon dérangé depuis longtemps. On n’a jamais eu toute l’histoire, mais vu ce qu’a fait notre cousin, on peut tous deviner.
Mon frère me manque souvent. Il était un excellent Bêta, tout comme il est un bon Alpha. Aiden fait du très bon travail aussi, même s’il a été formé comme Gamma : son père était le Bêta de mon père, mais Aiden a été entraîné en tant que Gamma en partant du principe que Gregor serait mon Bêta. Mon Gamma, Eric — qui a remplacé Aiden et qui est l’héritier du Gamma de mon père — est lui aussi très bon, très à l’écoute de la meute. Et je lui confierais la vie de ma compagne sans hésiter, puisque c’est son rôle. Enfin… si je trouvais un jour cette compagne insaisissable. À vingt-cinq ans bien sonnés, j’aurais dû la rencontrer depuis longtemps. Peut-être qu’elle est morte. Peut-être que je suis destiné à rester seul pour toujours.
Nous continuons à courir en silence, en forme humaine, en inspectant soigneusement le périmètre.
Aiden rompt le silence confortable. « Je crois qu’on approche de la frontière partagée avec Blood Moon, le territoire du nouvel Alpha. »
« Ce sera important qu’il parle de cette zone pendant la réunion. Surtout cette falaise, là-bas. » Je dis en désignant la falaise au loin.
— C’est vrai, c’est un point faible, surtout si tu tombes sur quelqu’un d’assez audacieux ou désespéré pour l’escalader, répond-il.
— Tu veux dire assez stupide ? je lâche, impassible.
— Ça aussi. Il affiche un sourire en coin.
C’est là que ça me percute : l’odeur la plus délicieuse que j’aie jamais sentie de toute mon existence. Un parfum enivrant de chocolat noir et d’agrumes me traverse le cerveau et me pulvérise. Je ne pense plus, je ne respire plus, il faut que je trouve d’où ça vient. Mon loup devient complètement dingue.
« Âme sœur, âme sœur, âme sœur. »
Il le scande, encore et encore, dans ma tête.
Les loups alpha ne sont pas bavards, alors je n’ai pas l’habitude de l’entendre résonner comme ça dans mon esprit. Je sens que je tremble visiblement, à lutter pour contenir la transformation. Pourquoi je réagis comme ça, putain ? Ce n’est pas censé être romantique, incroyable, et toute cette merde sirupeuse ?
« Parce que l’âme sœur n’est pas ici ! » réplique mon loup, toujours en train de pousser pour prendre le contrôle.
« Tu dois t’arrêter, l’odeur passe la frontière. On se fera attaquer si tu fonces là-bas sous forme de loup, et ensuite notre âme sœur nous détestera pour avoir attaqué sa meute ! »
Ça semble le calmer un peu.
— Caiden ! Putain ! Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai enfin repris assez de contrôle pour réaliser que je suis par terre, recroquevillé en boule, et qu’Aiden est au-dessus de moi, impuissant, les mains suspendues comme s’il ne savait pas s’il devait me toucher.
Je me hisse d’un bond et je me mets à faire les cent pas, les doigts dans les cheveux — mon tic nerveux. Aiden le sait ; il sent que je suis à fleur de peau.
— Caiden, mec, parle-moi. On est meilleurs potes depuis toujours. Qu’est-ce qui se passe ?
— Âme sœur.
Le mot sort en un murmure étranglé. Je pleure, là ?
— Tu as capté l’odeur de ton âme sœur ? demande Aiden, l’air perplexe.
— Oui. Ça part de l’autre côté de la frontière, vers Blood Moon.
— On doit retourner voir ton frère et essayer de se greffer à cette réunion pour comprendre qui elle peut être. Allez, viens, dit Aiden.
On se transforme et on file à toute vitesse vers la maison de la meute. Mon loup gémit, agité, parce qu’on s’éloigne de l’odeur de notre âme sœur, mais il a l’air de comprendre. Quand on arrive, mon frère nous attend devant ; Aiden a dû le lier.
Je reprends forme humaine, et Gregor me lance un short.
— Viens, on va parler dans mon bureau, dit-il.
On entre dans son bureau et je m’affale dans un des grands fauteuils de lecture. Son bureau ressemble plus à une bibliothèque qu’à autre chose : de hautes étagères en bois montent jusqu’au plafond, entièrement remplies de livres.
Gregor soupire et s’assoit à côté de moi, tandis qu’Aiden s’adosse au mur en face.
— Bon… félicitations pour avoir trouvé ton âme sœur. Même si je n’ai aucune idée de qui, là-bas, pourrait être assez forte pour être la tienne. L’ancienne direction est morte pendant l’attaque, et la nouvelle est jeune et n’a pas d’enfants. Tu es sûr qu’elle est là-bas ? demande Gregor.
— J’en suis certain, j’affirme.
— Ça doit être vrai. J’étais là : son loup a failli le forcer à se transformer, confirme Aiden.
Gregor expire longuement.
— D’accord. Cet alpha est… étrange. Je n’ai aucun moyen de le contacter, à part me pointer à la grille. Je ne veux pas débarquer demain sur son territoire avec un invité imprévu, surtout l’alpha de la plus grande meute du pays. Alors j’envoie quelqu’un tout de suite pour demander si tu peux nous accompagner.
— Merci, frère. J’ai besoin de trouver mon âme sœur.
Attends-moi, petite âme sœur. J’arrive.
