Chapitre 1

Le manoir des Johnson.

Susan Smith déposa le dernier morceau de bœuf dans le bol de Chloe Johnson, les yeux pleins d’affection.

— Chloe, mange encore. Tu as tellement maigri ces derniers temps à force de travailler sur ces planches de design… Ça me brise le cœur de te voir comme ça.

À la mention des planches, les yeux de Chloe commencèrent à rougir.

— Maman… je ne retrouve plus mes planches… J’ai passé un mois entier à les préparer pour les présélections des Gold Crown Awards… ouin ouin ouin…

En moins d’une minute, elle fondit en larmes, tout en laissant son regard dériver sans cesse vers Charlotte Johnson, assise en face, qui mangeait en silence.

Le visage de Susan s’assombrit aussitôt.

— Charlotte ! C’est toi qui as pris les planches de Chloe ?!

Henry Johnson était assis en bout de table. En entendant cela, il reposa son verre de vin, et son regard sévère scruta cette fille de son sang qu’on n’avait ramenée à la maison que depuis une quinzaine de jours.

Un T-shirt blanc délavé, la tête baissée, pas un mot depuis qu’elle s’était assise pour dîner.

Vulgaire.

La honte.

C’était donc sa fille biologique.

À côté de Chloe, leur fille adoptive qu’ils avaient élevée avec tant de soin, elle n’avait rien à voir.

— Je ne les ai pas prises, répondit Charlotte d’une voix froide, sans la moindre émotion.

Elle ne leva même pas les yeux, continuant à siroter sa soupe lentement.

Cette désinvolture mit Susan hors d’elle.

— Et tu continues à nier ! Dans cette maison, à part toi, qui a les mains baladeuses ? Tu es la seule à être entrée dans la chambre de Chloe ! Espèce de plouc, tu n’as aucune éducation. Dès que tu vois quelque chose de joli, tu veux te l’approprier !

Plus elle parlait, plus Susan s’emportait, la poitrine soulevée par une colère violente.

Ils n’auraient jamais dû ramener ce porte-malheur.

Si le père de Henry ne les avait pas forcés à retrouver Charlotte avant de mourir, elle n’aurait jamais reconnu cette fille !

Autant la laisser se débrouiller dans ce trou perdu ! Pas besoin qu’elle revienne les couvrir de honte et s’en prendre à sa précieuse Chloe !

— Maman, ne reproche pas ça à Charlotte… sanglota Chloe, d’un ton compréhensif en serrant la main de Susan. Elle a grandi à la campagne, elle n’a jamais vu de croquis de joaillerie. Peut-être qu’elle les a trouvés jolis et qu’elle a voulu les copier… Tant qu’elle me les rend, je ne lui en voudrai pas…

— Les copier ? Qu’est-ce qu’elle connaît au design ? Elle ne sait même pas tenir un crayon correctement ! ricana Susan, en pointant un doigt sur le nez de Charlotte. À genoux, tout de suite ! Tu vas t’excuser auprès de Chloe ! Et tu rends les planches ! Sinon, n’espère même pas finir ton dîner ce soir !

Henry prit la parole à son tour, d’un ton dur :

— Quand on fait une faute, on l’assume. La famille Johnson ne tolère pas les gens sans moralité. Charlotte, excuse-toi auprès de Chloe.

Son ton ne laissait aucune place à la discussion.

Dans cette maison, sa parole faisait loi.

Charlotte termina enfin la dernière gorgée de sa soupe. Elle sortit une serviette et s’essuya la bouche, avec une élégance qui aurait convenu à un banquet.

Puis elle releva la tête.

Ses yeux étaient d’une beauté saisissante ; quand elle clignait, on aurait dit qu’ils étaient remplis d’étoiles.

Sous ce regard, Chloe ressentit un malaise inexplicable et en oublia même de pleurer.

— Vous êtes si sûrs que j’ai pris ce bout de papier ?

La voix de Charlotte avait une rauque nonchalance.

Un bout de papier ?

Les yeux de Chloe s’écarquillèrent. C’était l’œuvre dans laquelle elle avait mis tout son cœur pendant si longtemps !

Et cette campagnarde appelait ça un bout de papier ?

— Quel culot ! explosa Henry. C’est comme ça que tu parles à ta famille ? Te ramener ici était clairement une erreur !

Une erreur.

Les lèvres de Charlotte se relevèrent en un sourire moqueur.

Parfait. Elle n’avait de toute façon aucune envie de continuer cette comédie avec ces abrutis.

Elle sortit un document de son sac à dos noir et le jeta sur la table.

Tout le monde se figea.

— Puisque c’était une erreur, limitons les dégâts, dit Charlotte en s’adossant à sa chaise, croisant ses longues jambes, imposant sa présence. Signez. À partir de maintenant, nous n’avons plus rien à voir les uns avec les autres.

Henry ramassa le document. Dès qu’il en vit le titre, ses pupilles se contractèrent brusquement.

« Accord de rupture du lien parent-enfant ».

— Tu… Ses mains tremblaient. Tu me menaces ?

— Tu as perdu la tête ? Après avoir lu le contenu, Susan ne se mit pas en colère — elle éclata de rire. Charlotte, redescends sur terre ! Sans la famille Johnson, tu n’es rien. Tu crois qu’avec un simple diplôme de lycée tu vas survivre à Imperial City ? Ne reviens pas ramper vers nous quand tu crèveras de faim !

À leurs yeux, ce n’était qu’une manœuvre de Charlotte pour attirer l’attention.

Chercher à apitoyer en menaçant de quitter la maison ?

Quelle naïveté.

— Ça ne vous regarde pas. Charlotte sortit un stylo de son sac. Signez.

Deux mots simples, et pourtant chargés d’une pression inexplicable.

Henry plongea son regard dans le sien, et un malaise étrange lui serra le ventre.

Pourquoi n’avait-il pas remarqué à quel point… elle était féroce, quand ils l’avaient ramenée pour la première fois ?

Mais aussitôt, il se dit : quels ennuis une fille de la campagne pourrait-elle bien causer ?

Et puis, Chloé allait se fiancer à Benjamin Harris.

La famille Harris avait toujours eu un problème avec Charlotte, cette soi-disant vraie fille apparue de nulle part : ils la trouvaient honteuse, persuadés qu’elle ferait baisser le rang des Harris.

S’ils coupaient les ponts maintenant, la famille Harris en serait au contraire ravie !

— Très bien ! Parfait ! ricana Henry, fou de rage. Il attrapa le stylo et signa. C’est le chemin que tu as choisi ! Une fois cette porte franchie, ne pense même pas remettre les pieds dans la famille Johnson ! À partir d’aujourd’hui, que tu vives ou que tu meures, ça ne regarde plus les Johnson !

Susan signa avec empressement à son tour.

— Emporte toutes tes affaires, et ne laisse pas traîner tes saletés !

Charlotte fixa les deux signatures ; une lueur de moquerie passa dans ses yeux.

Elle récupéra l’accord, se leva, attrapa son sac à dos noir d’une main et le jeta sur son épaule — un geste net, sans la moindre hésitation.

— Comme vous voudrez.

Elle se tourna vers la porte, le dos bien droit, dégageant une arrogance indescriptible.

Chloé suivit sa silhouette du regard, un éclat de triomphe au fond des yeux.

Enfin débarrassée de cette verrue !

Désormais, tout ce qui appartenait à la famille Johnson serait à elle, à elle seule !

À cette pensée, l’excitation la gagna ; elle se leva sans pouvoir s’en empêcher et la suivit.

— Charlotte !

Chloé la rattrapa à l’entrée du salon et lui barra le passage.

Elle affichait un sourire de vainqueur, mais sa voix restait douce, faussement faible.

— Tu pars vraiment ? En fait, si tu t’excuses, Papa et Maman te pardonneront… Et puis, le 8 du mois prochain, c’est ma fête de fiançailles avec Benjamin…

En prononçant le nom de Benjamin, son ton débordait d’ostentation.

— Benjamin est l’héritier de la famille Harris… Tu n’as sans doute jamais rencontré quelqu’un d’aussi remarquable, pas vrai ? Quel dommage : si tu ne partais pas, tu pourrais venir à la réception et voir à quoi ressemble le grand monde…

Charlotte s’arrêta et jeta un regard de côté.

Devant l’expression affectée de Chloé, elle eut envie de rire.

Benjamin ?

Ce type dont elle n’arrivait pas à se débarrasser ?

Remarquable ?

— Tu en es seulement digne ? lâcha Charlotte, les lèvres à peine entrouvertes.

Le sourire de Chloé se figea.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— J’ai dit, répondit Charlotte en la dominant du regard, les yeux pleins de sarcasme, que seules les ordures attirent les ordures comme toi. Puissiez-vous rester ensemble pour toujours !

Sur ces mots, elle passa droit devant Chloé et franchit à grandes enjambées la porte du manoir.

— Toi… qui traites-tu d’ordure ! Chloé tremblait de rage.

Susan et Henry se précipitèrent dehors, juste à temps pour entendre la dernière phrase.

— Scandaleux ! Absolument scandaleux ! Susan pointa le dos de Charlotte et cracha sa colère. Cette petite peste a osé traiter Benjamin d’ordure ! Si ça se sait, on en pâtira tous !

— Laisse-la partir ! Le visage de Henry était noir de fureur. Je veux voir où elle ira sans la famille Johnson ! Elle n’a pas un sou sur elle — ce soir, elle dormira dans la rue !

Tous les trois restèrent plantés à l’entrée du manoir des Johnson, attendant de voir Charlotte s’effondrer pitoyablement.

C’était un quartier résidentiel huppé : elle ne trouverait jamais de taxi ici.

Elle n’aurait qu’à partir à pied, sur ses deux jambes !

Pourtant…

La seconde suivante.

Une berline noire s’arrêta lentement devant Charlotte.

Une Rolls-Royce. Et une édition sur mesure, en plus !

Les yeux de Henry faillirent lui sortir des orbites.

Il avait beau être riche, ce n’était qu’un nouveau riche ; ce genre de voiture, il ne l’avait vu que dans des magazines !

— C’est… la voiture de qui, ça ? Pourquoi elle s’arrête chez nous ? La voix de Henry trembla ; par réflexe, il tenta de lisser ses vêtements pour aller engager la conversation.

Susan était tout aussi stupéfaite.

— Ce serait quelqu’un de la famille Harris ?

Chloé, elle, exultait : c’était forcément Benjamin !

Seul Benjamin avait une telle prestance !

Était-il venu spécialement la chercher ?

Mais quand la portière s’ouvrit…

Ce ne fut pas Benjamin qui descendit.

C’était un vieil homme, en habit à queue-de-pie, gants blancs aux mains.

Il ne jeta pas même un regard aux trois Johnson. Il alla droit à Charlotte, s’inclina légèrement et lui ouvrit la portière avec respect.

— Mademoiselle Johnson, vous avez dû endurer bien des choses. Rentrons à la maison.

Le visage de Charlotte resta impassible. Elle tendit nonchalamment son sac à dos — celui que les Johnson avaient méprisé, le jugeant bon marché — au vieil homme.

Son sac était un Vermès en édition limitée mondiale, l’un des trois seuls exemplaires existants, impossible à obtenir même avec de l’argent.

— Mm. Allons-y.

Elle se pencha pour monter dans la voiture, sans accorder le moindre regard aux trois personnes restées là, médusées.

Quand la voiture s’éloigna, Susan reprit enfin ses esprits et faillit s’évanouir de stupeur.

Elle devait rêver !

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