Chapitre 1 1
MÉCHANT AU COGNAC
Un accroc de robe.
Deux personnes qui n’ont rien à faire ensemble.
Trois mots affreux : « Épouse-moi. »
Tous les autres sont à cette soirée pour épouser l’hôte.
Moi, je suis juste là jusqu’à ce que je trouve un moyen de rentrer.
Quand ma robe se déchire dans l’accident vestimentaire le plus mal tombé de l’histoire,
je pars chercher un endroit tranquille pour la réparer.
Alors je suis là, debout, en talons et rien d’autre, quand,
comme de bien entendu, la porte s’ouvre…
Et l’homme de la soirée entre.
J’aimerais pouvoir dire que j’ai gardé mon calme.
Mais ça fait une éternité que quelqu’un ne m’a pas vue dans mon plus simple appareil…
Et encore moins l’homme le plus canon que j’aie jamais vu.
Tout ce que je veux, c’est recoudre ma robe, claquer des talons trois fois et me retrouver sur mon canapé, en chaussons tout doux.
Mais Ivan a d’autres idées.
Il a déjà décidé qui il conduira à l’autel…
Et je n’ai pas le choix : je dois dire « oui ».
MÉCHANT AU COGNAC est le tome 1 du diptyque Pushkin Bratva. L’histoire d’Ivan et Cora se conclut dans le tome 2, VIPÈRE AU COGNAC !
1
CORA
Je n’arrive pas à croire que j’ai laissé mes amies me traîner dehors ce soir.
Après un service interminable à faire la serveuse au diner, à balancer des enchiladas tièdes à des retraités ingrats qui laissent des pourboires comme si la Grande Dépression n’avait jamais pris fin, la dernière chose dont j’ai envie, c’est d’enfiler une robe chic et d’aller à une soirée.
Mais Francia et Jorden, mes collègues serveuses au Quintaño, ont insisté. Et pour couronner le tout, Francia refuse que je mette la moindre culotte avec cette robe que je lui emprunte.
« Des marques de culotte visibles avec du Vera Wang, c’est… c’est un péché contre Dieu », lâche-t-elle dans un souffle horrifié, comme si j’allais finir en enfer rien que pour avoir osé suggérer une telle chose. « Tu n’as pas le droit d’en mettre. En aucun cas. Par-dessus mon cadavre, putain. »
Je n’ai même pas le temps de répliquer, parce que presque aussitôt, elle a la nausée et file à la salle de bains pour vomir. J’aurais dû déclarer forfait, mais Jorden, la fêtarde, ne laisse rien l’empêcher de se mettre minable.
« Hors de question. Francia a chopé une gastro, mais moi j’ai la fièvre de la danse », décrète-t-elle. « Je sors, je me bourre la gueule. Et toi, ma charmante cavalière, tu viens avec moi. »
Merde.
Alors, Jorden et moi commandons un Uber depuis l’appartement, une fois prêtes. Au début, on se trémousse sur la musique, on rigole, on se sent comme des princesses Disney en route pour le bal. On a enchaîné les doubles au diner tous les jours cette semaine pour pouvoir se payer une rare sortie, alors on est déterminées à en profiter à fond.
S’amuser. Voilà la mission.
Mais plus on approche, plus j’ai la nausée.
Et ce n’est pas la grippe intestinale de Francia qui serait contagieuse. C’est la file de voitures garées le long de la route qui, la première, me donne cette sensation de chute au ventre. Des Mercedes Classe G, des Rolls-Royce, des Lamborghini à perte de vue.
Ça me rappelle beaucoup trop mon ancienne vie.
J’ai fui cette vie pour une bonne raison. Je détestais la condescendance, le faux vernis sur tout, superposé comme une boue pailletée. Quand je suis partie, je me suis juré de ne jamais remettre les pieds dans des endroits comme celui-là.
Et pourtant, me voilà. Quelle chance.
Le malaise ne fait qu’empirer à mesure qu’on approche de la maison. Et puis on tourne l’angle… et elle est là.
Le manoir scintille comme un joyau dans la nuit. Tout n’est que verre. Des gens magnifiques se prélassent partout : sur les marches, dans les pièces, par petits groupes de quatre ou cinq disséminés sur la pelouse à l’arrière.
— On ne reste que jusqu’à minuit, Jor, je préviens mon amie tandis qu’on monte en titubant sur nos talons hauts. J’ouvre le diner demain et je ne veux pas être en gueule de bois pour le rush du samedi matin.
— Ouais, ouais, comme tu veux, elle me répond avec insolence. Au lit avant minuit, sinon Cora l’Exploratrice se transformera en citrouille. Bien reçu.
Puis elle passe son bras sous le mien et nous entraîne devant le videur.
— Salut, ronronne-t-elle.
Il nous jette un coup d’œil par-dessus son clipboard.
— Noms ?
Jorden me donne un coup de coude bien senti dans les côtes.
— Dis-le, souffle-t-elle entre ses dents. Comme on a répété.
Je soupire.
— Francia Delacour et invitée.
On a tellement répété ce petit mensonge blanc pendant le trajet que ça sort presque naturellement.
Le videur met un temps fou à parcourir sa liste avant d’acquiescer et de s’écarter.
— Passez une bonne soirée, mesdames.
Et là, on franchit la porte et on entre dans un autre univers.
Tout brille, blanc et or, avec des touches franches de marbre noir là où on s’y attend le moins. Il y a une véritable fontaine au milieu du salon, et je suis à peu près sûre d’avoir aperçu un paon se balader dehors, côté entrée.
— C’est une maison ou un palais ? me demande Jorden, abasourdie.
— Meilleure question, je réplique. Si Francia peut entrer dans des fêtes comme ça, qu’est-ce qu’elle fiche à servir des tables au Quintaño’s avec nous ?
Ce n’est pas la seule chose, chez Francia, qui ne colle pas tout à fait. Un jour, par exemple, elle a débarqué au boulot avec un bracelet rivière Cartier en diamants au poignet. Quand je lui ai demandé d’où ça venait, elle a juste ri, souri et changé de sujet — et il avait disparu la fois suivante. Elle ne nous invite jamais chez elle ; quand on se voit, c’est chez moi ou chez Jorden. À vrai dire, je ne suis même pas certaine de savoir dans quel quartier elle habite.
— Champagne, mesdames ? lance une voix à ma gauche.
Je me tourne : un serveur nous propose une sélection de flûtes scintillantes sur un plateau en argent.
— Oh oui, s’il vous plaît ! gazouille Jorden.
J’en prends une ; elle en attrape deux.
— Une pour moi et une pour mon… euh, autre amie.
L’homme incline la tête et s’éclipse sans un mot de plus. Jorden descend aussitôt le premier verre d’un trait et pose la flûte vide sur un socle voisin.
— Soif ? je la taquine.
— Meuf, j’ai genre une seule soirée par an pour profiter. Alors je vais profiter. Maman a le droit de s’amuser. Et, ajoute-t-elle en me donnant un coup de hanche, toi aussi.
— Ouais. S’amuser. Carrément.
Mais cette sensation de nœud au ventre est toujours bien vivante, en plein milieu de mon abdomen.
On déambule dans la maison, attrapant des amuse-bouches sur les plateaux qui circulent et écarquillant les yeux devant cette architecture délirante. On croise aussi d’autres grappes de gens, agglutinés sur chaque recoin, en pleine conversation, l’air absorbé.
Quelqu’un m’a dit un jour que, dans les films, on apprend aux figurants à chuchoter « pastèque pastèque pastèque » en boucle pour faire croire qu’ils ont de vraies conversations. C’est exactement ce que ça me rappelle.
Sauf qu’au lieu de chuchoter « pastèque », ils chuchotent deux mots. Il me faut un moment pour les distinguer, mais quand j’y parviens, quelque chose dans cette phrase me donne l’impression qu’un souffle glacé me court sur la peau.
Ivan Pouchkine.
Encore et encore, partout où l’on va, c’est ce que j’entends.
Ivan Pouchkine.
Ivan Pouchkine.
Ça s’élève de chaque petit groupe devant lequel on passe, sans faute. Il y a aussi une espèce d’affolement nerveux dans l’air. Toutes les femmes entre dix-huit et quarante ans n’arrêtent pas de regarder par-dessus leur épaule, comme si elles savaient quelque chose que nous ignorons. Comme si quelque chose d’important approchait, et qu’elles voulaient être à leur avantage quand ça arriverait.
On se retrouve à sortir sur la pelouse à l’arrière. Elle est décorée de guirlandes lumineuses qui rayonnent depuis une scène tout au fond. Un groupe de jazz joue une musique chic devant une foule de gens bien décidés à avoir l’air cool en l’ignorant. Personne ne danse, dans ce genre de soirées.
Correction : une personne danse, dans ce genre de soirées.
« Oh-oh », prévient Jorden avec un sourire diabolique. Elle désigne ses hanches, qui commencent à se dandiner de droite à gauche comme si elles avaient leur propre volonté.
« Jor… »
« Oh-oh ! » répète-t-elle dans un gloussement ravi. « Je peux pas m’en empêcher, Cora ! C’est— je— Elles sont viiiivantes ! »
« Ça fait vingt minutes qu’on est là et t’es déjà défoncée ? »
« Non, rétorque Jorden, je m’amuse. Tu devrais essayer, un jour. »
Je l’adore, vraiment — c’est juste que je ne peux pas toujours tenir son rythme. Certainement pas sans une quantité d’alcool nettement plus importante dans le sang.
Elle, en revanche, n’a pas besoin d’en boire une goutte. Même sobre comme un juge, Jorden, c’est un dix sur dix. Elle rit fort, elle aime fort, elle vit fort.
C’en est presque miraculeux, franchement, parce qu’elle se tue à la tâche pour joindre les deux bouts depuis aussi longtemps que je la connais. Elle a été élevée par une mère célibataire grâce aux aides alimentaires, et elle bossait dans des diners comme le Quintaño bien avant d’avoir l’âge légal de le faire.
Elle a raison : elle mérite une pause. La vie est dure.
« Va danser, » dis-je, un peu gênée. « Moi je vais d’abord me trouver un autre verre, histoire de pouvoir te suivre. »
Elle hausse les épaules et rejette ses cheveux par-dessus son épaule. « D’accord. Mais si, quand tu reviens, tu me trouves en train de me frotter à un beau petit jeune, ça sera ton problème ! »
Je souris et je l’embrasse sur la joue. « J’espère te trouver en train de te frotter à deux, alors. »
« Me tente pas, ma belle. Je pourrais bien. Vraiment, je pourrais bien. »
En riant, on se sépare, et je retourne à l’intérieur de la maison à la recherche de toilettes. J’ai fait bonne figure tant que Jorden me regardait, mais dès que je trouve une salle de bains, je referme la porte derrière moi, je la verrouille, et j’aspire une énorme bouffée d’air tremblante.
C’est trop. C’était une mauvaise idée de venir ici. Revenir dans un endroit comme celui-là, entourée de gens comme ça… J’ai tourné le dos à ce monde. Je n’ai jamais voulu y revenir.
Dès que je sors d’ici, je vais redoubler d’efforts pour tenir ce serment.
Quand je touche ma nuque, ma paume s’en détache trempée d’une sueur froide et poisseuse.
« Minuit, » je jure à mon reflet dans le miroir. « Encore deux petites heures… et l’horloge sonnera minuit, et tu pourras dire adieu à ces gens pour toujours. »
Minuit.
On y est presque.
Je rince la sueur sur ma nuque et je sors de la salle de bain, prête à affronter le reste de la soirée. À travers les doubles portes, au loin, j’aperçois brièvement Jorden dans la foule. Mais avant même que je puisse faire un pas dans sa direction, je sens une main inattendue se poser sur ma taille.
Une voix l’accompagne. « Salut, beauté. »
Je me tourne vers l’origine de ce salut pâteux : un homme froissé, le front humide. Il oscille d’un côté à l’autre.
« Salut. » Je lui adresse un sourire crispé et je me replie vers le mur.
« Je suis venu parce que t’as l’air seule. » Ses mots sont soufflés, portés par un nuage d’haleine alcoolisée. « J’me suis dit que j’allais te tenir compagnie. »
Je fronce le nez. « Oh, c’est gentil. Mais ça va, hein. Merci quand même ! »
S’il comprend l’au revoir implicite, il n’en montre rien. Il s’avance, son ventre venant se plaquer contre moi. « T’es avec qui ? »
« Mon copain », mens-je par réflexe. « Il est en train de me chercher un verre, là. »
Il hésite une seconde, puis éclate d’un rire gras. « Mon cul. »
Ça me coupe les jambes, surtout parce qu’il en est tellement sûr. « Je… enfin… Comment tu pourrais le savoir ? »
« Parce que t’es venue ici pour le rencontrer. Comme tous les autres. » Il le dit avec la même certitude implacable. Comme s’il savait quelque chose que j’ignore.
J’ai mille questions, mais aucune que j’aie envie de poser et de discuter tranquillement avec ce type si charmant. J’essaie de me faufiler pour le contourner. « Je vais juste… »
« Il est pas si formidable, tu sais. » Il se décale avec moi, me barrant la route. « Tout le monde est là pour Ivan, mais moi, je vais te montrer ce qu’un vrai homme peut faire pour toi. Avec moi, y a pas de queue. »
« Quelle surprise », je marmonne pour moi-même. Puis, à voix haute : « Je n’ai littéralement aucune idée de quoi vous parlez. Vous non plus, d’ailleurs. Vous êtes bourré. Alors si vous pouviez juste me laisser passer— »
Soudain, sa main moite et lourde me claque les fesses.
De loin, j’entends des coutures de ma robe craquer. Mais c’est comme s’attarder sur un robinet qui goutte quand la maison est en feu. J’ai bien plus urgent à gérer.
Quiconque a déjà travaillé dans la restauration sait que les clients font des trucs à vous décrocher la mâchoire. Des types mariés laissent leur numéro sur le ticket ; des papys à l’air gentil vous pincent les fesses ; leurs femmes sifflent entre leurs dents que vous êtes une pute.
Et quiconque a déjà été coincé dans la restauration, même quand il en a jusque-là de toutes ces conneries, sait qu’il n’y a que deux options : encaisser et garder son boulot — ou vivre le fantasme de tous les serveurs, et montrer à ces enfoirés qui ont dépassé la ligne qu’ils se sont attaqués à la mauvaise personne.
Aujourd’hui, la mauvaise personne, c’est moi.
Et l’enfoiré qui a dépassé la ligne, c’est lui.
