Embrasser Damien, faire semblant de sortir avec lui... qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
Point de vue d'Elise
Je déteste entrer dans la salle de cours chaque matin. Je suis toujours la fille silencieuse, et dès que la porte s'ouvre, tous les regards se braquent sur moi.
Toute cette attention me coupe le souffle. Ma peau me picote et ma poitrine se serre. Mon cœur s'emballe. Il n'y a pas de rires francs, pas d'insultes comme au lycée, mais le silence pèse sur moi, plus lourd que n'importe quel mot.
Je déteste être seule. Je déteste n'avoir aucun ami. Je déteste porter les mêmes vêtements usés. Je déteste avoir l'impression de ne pas être normale. Je déteste ne pas être heureuse.
La solitude me donne l'impression d'être vulnérable, et quelqu'un en a d'ailleurs profité quand il... quand il m'a violée.
Les larmes me piquent le coin des yeux. Parfois, j'ai l'impression d'être prise au piège dans une boucle sans fin, hantée par son visage, par la façon dont il m'a plaquée contre ce mur. Le souvenir me tenaille, menaçant de refaire surface, mais je refuse de pleurer.
Je garde les yeux rivés au sol, évitant les regards moqueurs dans la salle.
Reste forte. Respire. Continue d'avancer.
Mais je n'arrive pas à faire abstraction des murmures. Les filles populaires sont déjà à l'œuvre, me lançant des regards noirs tout en médisant sur mon compte.
— Oh, regardez, c'est le vilain petit canard.
Je suis le vilain petit canard.
— Ça lui arrive de porter des vêtements neufs ?
Non. Je n'en ai pas les moyens.
— Ses parents ne sont pas… alcooliques ?
Ils le sont.
— J'ai entendu dire qu'ils l'avaient mise à la porte.
C'est faux. Je vis avec Abigail et Aurora dans un appartement parce que je ne peux pas payer un loyer toute seule.
— Ça doit être dur de vivre avec une fille aussi bizarre. Elise parle à peine, et quand elle le fait, elle bégaie.
Je bégaie depuis que c'est arrivé. C'est épuisant.
Je serre mon ordinateur portable contre ma poitrine et me hâte vers le fond de la salle, essayant de disparaître.
L'une des filles fait la moue dans ma direction et murmure :
— En fait, il me fait de la peine, ce vilain petit canard. Elle est tellement coincée que personne ne veut être son amie.
Ses mots me blessent, mais je me force à garder mon calme.
— Tu as bien dormi ?
Un frisson de surprise me traverse. Je lève les yeux. Damien est là, en train de tirer la chaise à côté de la mienne, l'air fatigué.
— Oui… murmuré-je, sans trop savoir pourquoi il est là. Nous sommes partenaires de projet, mais ici c'est notre cours d'histoire, pas celui de notre exposé.
Pourquoi s'assoit-il avec moi ?
Il se laisse tomber sur le siège en s'étirant.
— Tant mieux pour toi, marmonne-t-il en se frottant les épaules. Moi, j'ai passé une nuit de merde.
Je jette un coup d'œil vers lui, puis vers les pestes de tout à l'heure. Elles nous dévisagent.
J'ai envie de rire. Sont-elles jalouses ? Devrais-je me sentir coupable d'espérer qu'elles le soient ? Probablement. Mais elles ont été cruelles, et cette pensée m'apporte une certaine satisfaction.
Damien rit doucement.
— Ah, super. Tu te parles encore à toi-même dans ta tête, hein ?
Je le regarde. Il soupire.
— Bref, ça ne te dérange pas de prendre des notes pour moi aujourd'hui, pas vrai ?
Attends. Quoi ?
J'écarquille les yeux. Il tente un sourire qui se veut charmant mais qui ressemble davantage à un rictus — celui d'un lion, ou peut-être d'une hyène.
Je refoule l'envie de lui dire : C'est donc pour ça que tu t'es assis avec moi.
Quelle autre raison y aurait-il eu ? Damien s'enfonce dans sa chaise, les bras posés sur la table.
— Je me suis levé à cinq heures pour courir, puis je me suis entraîné jusqu'à ce que chacun de mes muscles me fasse souffrir le martyre. J'ai tellement mal aux bras à force de soulever des poids.
— Ce n'est pas mon problème, murmuré-je à voix basse.
Il plisse les yeux.
— Tu viens de me répondre de travers, là ?
Mon cœur s'emballe, mais je parviens à hausser les épaules.
— Tu es en colère contre moi, et pourtant c'est toi qui me malmènes.
Il cligne des yeux, puis se reprend rapidement.
— Eh bien, tu es une intello, non ? Je parie que tu as les meilleures notes dans toutes les matières.
— Oui… c'est vrai, avoué-je en rougissant malgré moi. Damien le dit d'une façon qui me ferait presque avoir honte de m'intéresser autant aux cours. Il est vrai que mon monde tourne autour des cours et des examens, mais peut-on me reprocher de travailler dur ? L'université est tout pour moi ; c'est ma seule chance d'apporter un peu de lumière dans ma vie après tant de noirceur.
— Tu vois ? fait Damien en bâillant. Tes notes seront bien meilleures que les miennes. Envoie-les-moi après le cours.— Pourquoi ai-je l'impression d'être soudain devenue ta servante ? murmuré-je.
Il ferme les yeux, les lèvres s'étirant en un petit sourire.
— Merci, Elise.
Mon cœur s'arrête un instant puis s'emballe de plus belle. Je sais que je devrais me méfier de Damien — il est arrogant, égoïste et complètement imprévisible. Pourtant, quelque chose palpite en moi quand je le vois sourire. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
— Je vais faire une sieste, marmonne-t-il. Donne-moi un coup de coude si le prof s'approche.
Je m'humidifie les lèvres et lui chuchote en retour :
— Tu m'arracherais sûrement la tête si j'essayais.
— Je ne mords pas, dit-il d'un ton désinvolte.
Le professeur parle fort, faisant les cent pas dans la salle, son micro accroché au col. Je me penche vers Damien et chuchote à nouveau :
— C'est un mensonge, et tu le sais très bien.
Il entrouvre un œil.
— Tu vas t'arrêter, un jour ? J'ai besoin de mon sommeil de beauté.
— Tu vois, ça prouve ce que je disais. T'es un connard.
Oh non. Est-ce que je viens vraiment de dire ça à voix haute ? Mon cœur bat la chamade. Ça peut paraître insignifiant, mais pour moi, c'est audacieux. Je me rebelle.
Ses yeux se plissent, son expression devenant indéchiffrable.
— Tu viens de me traiter de connard sans paniquer ?
Et merde. Est-il en colère ? Je me replonge sur mon ordinateur portable, faisant mine de me concentrer sur l'écran. Mon cœur bat déjà bien trop vite ; je n'ai pas besoin d'une raison supplémentaire pour qu'il s'emballe.
Mais… mon Dieu. Je n'arrive pas à croire que je viens de tenir tête à Damien.
— Hé, j'y réfléchissais, dit soudain Damien. Tu devrais venir à mes matchs.
Je baisse les yeux vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es censée être ma fausse petite amie, répond Damien. Tu dois bien jouer ton rôle. Si j'avais une vraie copine, elle serait forcément à mes matchs, elle porterait mon maillot et sourirait comme si elle était fière d'être avec moi.
Je sens mes joues chauffer.
— Euh, je suis presque sûre que ton maillot serait trop grand pour moi.
— C'est justement le but, marmonne-t-il. C'est censé être mignon.
— Pourquoi est-ce que tu as besoin d'une fausse petite amie, déjà ? demandé-je.
— Surtout parce que mes parents n'arrêtent pas de me harceler pour que je trouve une femme, que je me marie, et toutes ces conneries. Mais aussi pour que les profiteuses me fichent la paix.
— Tes parents veulent déjà que tu te maries ?
Il hausse les épaules.
— J'imagine que c'est important pour eux. Ils essaient de me pousser dans les bras d'une fille qui s'appelle Vanya.
— Mais elle ne t'intéresse pas ?
— Non. Mais si j'arrive à les convaincre qu'on s'aime, ils me laisseront tranquille. Et toi, tu veux manger de vrais repas, pas vrai ?
Je soupire, les joues en feu.
— C'est vrai… Je n'ai juste pas beaucoup d'argent. Désolée d'être une pique-assiette.
Damien sourit, arborant à nouveau ce sourire en coin, sauvage et rusé.
— Pas de problème. En fait, ça tombe à merveille. L'accord tient toujours parce qu'on y trouve tous les deux notre compte, mais il va falloir qu'on s'entraîne à faire des trucs de couple.
— D'accord… comme quoi ?
— J'en sais rien. De la poterie, sculpter des citrouilles, ou n'importe quel truc stupide que les filles aiment. Oh, et tout à l'heure, tu devrais t'asseoir sur mes genoux à la bibliothèque. Comme ça, tout le monde pensera qu'on sort ensemble.
Je le dévisage, le cœur battant à tout rompre. L'idée de m'asseoir sur les genoux de Damien, d'aller à de faux rencards avec lui… c'est un peu excitant. Peut-être que ça pourrait m'apporter plus que de simples repas gratuits.
— Je… je peux faire le truc des genoux, dis-je doucement.
— Tu vois ? Tu recommences à bégayer, me taquine-t-il.
Je rougis de plus belle.
— Désolée…
— Arrête de t'excuser tout le temps, dit Damien dans un soupir en se grattant la nuque, le regard fuyant. Il faut aussi qu'on s'embrasse plus souvent.
— Qu'on s'embrasse ?
— Oui, confirme-t-il.
— D'accord… parviens-je à articuler, l'estomac noué par la nervosité.
— Beaucoup, ajoute-t-il.
Est-ce que j'en suis vraiment capable ? La dernière fois qu'on s'est embrassés, quelque chose s'est éveillé en moi. Je ne suis pas sûre que ce soit normal, et je sais que ce n'est probablement pas bon signe. Mais je ne peux pas tomber amoureuse de lui. Je ne peux pas.
Pourtant, quand je regarde Damien, mon cœur s'adoucit et mes pensées s'éparpillent. Il est séduisant, et je sens que je commence un peu à flancher. Il faut que je fasse attention.
— S'embrasser beaucoup, répété-je en hochant la tête. C'est noté.
Embrasser Damien, faire semblant de sortir avec lui… qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
