Le temps entre les deux
Quand Paul était monté dans ce bus en quittant Apple Bay, quinze ans plus tôt, il avait décidé qu’il resterait à bord jusqu’au terminus. L’esprit embrouillé par le chaos, l’angoisse et les émotions, il ne prêtait pas vraiment attention aux arrêts le long du trajet ; tout ce qu’il savait, c’est qu’il allait vers l’ouest.
Une part de lui avait espéré que ça l’emmènerait jusqu’en Californie, pour mettre le plus de distance possible entre lui et la douleur née à Apple Bay, nourrie là-bas. Mais le bus avait atteint son terminus avant d’aller aussi loin.
Quand le chauffeur les avait fait descendre en annonçant qu’ils étaient arrivés à Las Vegas, dans le Nevada, Paul avait senti quelque chose s’agiter en lui : un espoir étranger, et des possibles. Il n’avait aucune inclination pour le jeu, mais il savait que le Nevada regorgeait de travail.
Dès qu’il le put, il se posa dans une chambre de motel à trois miles du Strip et se mit aussitôt à chercher un appartement et un emploi. Il trouva un poste d’agent d’entretien dans l’un des hôtels chics et populaires, et peu après, il emménagea dans un appartement deux miles plus loin du Strip.
Ce n’avait pas été facile, au début.
La plupart de l’argent qu’il avait en poche lui avait filé entre les doigts dès le premier mois. Certaines nuits, il avait connu le froid et la faim, surtout les nuits d’hiver où il devait faire le service de nuit, puis rentrer à pied dans un gel imprévu.
Peu à peu, il gravit les échelons de l’hôtel, apprenant tout ce qu’il pouvait — proposant son aide à n’importe quel employé qui en avait besoin.
Un soir, une gastro fulgurante frappa une grande partie de l’équipe du restaurant, et Paul se porta volontaire pour aider le chef comme il le pouvait. Il ne tarda pas à attirer l’attention de la direction et fut promu plongeur. En quelques années, il se retrouva sur la ligne, à aider à préparer les assiettes.
Quand il ne travaillait pas, pour calmer sa solitude, il aimait déambuler dans les casinos et observer les gens. Il détaillait chaque personne, inventant une histoire sur ce qui l’attendait chez elle.
Et qui.
Avec le temps, Paul réalisa qu’il n’accordait jamais de bonheur imaginaire à qui que ce soit — alors il se mit à écrire, à chercher comment chasser la misère de la vie de tous, jusqu’au jour où il décida de s’inclure, lui aussi, dans ces rangs et de s’offrir une fin heureuse.
Il commença à s’amuser à donner aux visages de l’hôtel des genres différents, jusqu’à comprendre qu’il avait un talent pour les romans policiers et les énigmes.
Il se mit à publier des histoires en ligne sous un pseudonyme, au cas où il se ridiculiserait et échouerait lamentablement ; il ne voulait pas que quiconque à Apple Bay entende parler de ses ratés. Mais quand l’inverse se produisit — quand il devint un auteur en ligne très suivi —, sa carrière inattendue décolla et se révéla financièrement lucrative.
Lorsque son compte en banque commença à gonfler, Paul décida de rester anonyme, de peur que son beau-père apprenne sa réussite et tente de revenir lui soutirer davantage d’argent. Il comprit, sur-le-champ, qu’il valait mieux laisser le Paul MacKenzie morose, malchanceux et mal aimé dans l’ombre, là où personne ne verrait à quel point l’écrivain avait réussi.
Il réapparut sous les traits d’un auteur à succès insaisissable et introverti : Bruce Marshall. S’il accordait des interviews, ce serait exclusivement par téléphone. Et aucune image de Bruce Marshall n’existerait jamais.
Tout ce qui aurait pu associer ces deux vies resterait à jamais sous clé.
Paul ne manquait jamais de remercier pour ses bienfaits, eux qui lui avaient permis de voyager et de comptabiliser les dépenses en déduction fiscale professionnelle — ce qu’il était précisément en train de faire, assis dans le resort de Maui où il séjournait pour se documenter en vue de son prochain roman.
Il sirotait son café, savourant le calme, profitant de l’instant pour envoyer une petite prière de gratitude au ciel, quand il entendit une voix douce et féminine prononcer son prénom depuis l’autre côté de la table.
— Paul !
Il leva les yeux, et vit un visage d’une beauté familière — celui qui avait illuminé son écran chaque fois que le mal du pays le prenait et qu’il voulait se raccrocher à quelque chose qui le rendait entier.
Paul reposa lentement sa tasse et se leva de toute sa haute silhouette d’un mètre quatre-vingt-huit.
— Serena, souffla-t-il, incrédule.
